Minuit quarante et un.

 

Je me déplaçais dans la ville comme une ombre, sans me faire remarquer. La discrétion, c’était la clé dans mon métier. Toute vêtue de noire, j’étais invisible ; les quelques passants encore présents à cet heure de la nuit ne me remarquaient même pas. Mais je savais qu’il en serait autrement de ma cible. J’avais sur moi une ceinture avec mon arme bien lovée dans l’étui qui la retenait. Mon arme de poing préféré, un pistolet de modèle Glock 19 semi-automatique avec une capacité de 15 coups et un silencieux dernier cris, parfait pour les combats rapprochés lorsqu’il y a plusieurs ennemis à abattre. J’avais aussi des chargeurs pleins, prêt à l’emploi, puis mon gilet pare-balles en kevlar sous mon pull. Attachée à ma cheville dans un étui spécialement conçu se trouvait un couteau de chasse muni d’une lame de 15 centimètres, qui me servait en dernier recours si jamais mon arme venait à faillir à sa tâche. Et pour mon plaisir personnel, j’avais trois petites étoiles de ninja dissimulé dans la manche de mon pull. Je les adorais.

 

Mon métier était dangereux. Tous les jours, à chaque nouvelle mission, je mettais ma vie en danger afin d’assurer la sécurité et la protection de mon pays. Je m’infiltrais dans des organisations criminelles, je traquais les terroristes, les malfrats, je déjouais des attentats terroristes, des commandes de meurtre, je protégeais les hauts dirigeants, mais aussi tous les citoyens et citoyennes de ce pays. Être agente d’infiltration pour le gouvernement n’était sans aucun doute pas de tout repos. Mais c’était le métier idéal pour moi. N’ayant aucune attache quelconque, pas d’amis, pas de famille et surtout des aptitudes de négociations, de manipulations et de combat hors du commun, il va sans dire que j’étais une vraie machine de combat et un atout au sein du gouvernement en matière de sécurité. C’était pour moi un honneur de pouvoir défendre les intérêts de mon pays. J’avais été entraînée depuis toute jeune à ce métier sans pitié, par mon mentor qui m’a recueilli après le meurtre sadique de mes parents.

 

Ce dernier, le Dr Trevelor, était un ancien agent d’infiltration à la retraite forcée. Suite à un attentat déjoué d’une organisation terroriste, il avait perdu l’usage de ses jambes et n’était bon, selon l’agence, qu’à former de nouveaux agents. Il m’avait trouvé, errante et ensanglantée lorsque je n’avais que 8 ans, alors que je venais de voler un petit pistolet 9 mm dans un «pawn shop» de mon quartier. Je venais de découvrir mes parents, morts, dans la maison où j’avais passé mon enfance. J’étais résolue à retrouver le meurtrier de ma famille pour lui faire subir le même sort. Mon père m’avait appris à me défendre. J’étais déjà maître dans plusieurs types d’arts martiaux à l’époque : le karaté, le kung fu, le kick boxing, le judo… Il m’avait tout appris. Il me disait que c’était d’une importance vitale de savoir se défendre dans ce monde. J’avais eu droit à un enseignement rigoureux des méthodes de combat, mais j’avais aussi appris plusieurs langues étrangères grâce à lui. Ma mère n’était pas d’accord avec mon père sur l’enseignement qu’il me transmettait, elle aurait voulu que je ne sois pas élevée dans la violence, mais mon père lui disait qu’elle savait que c’était nécessaire… Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment compris pourquoi. Jusqu’à ce jour.

 

Le Dr Trevelor m’avait convaincu de partir avec lui, avant l’arrivée des policiers à ma maison. J’étais craintive, je ne faisais confiance à personne. Mais je ne voulais absolument pas finir en famille d’accueil, et il m’avait promis qu’à l’endroit où il m’emmenait, je serais très bien encadrée, et que je servirais le bien de la société. Il m’offrit mes condoléances pour la mort de mes parents, puis me promis qu’un jour, j’aurai l’occasion d’avoir justice pour cet acte. Je fus emmené loin de chez moi par cet homme, puis placée dans une «école d’agent secret» si on peut dire. Le gouvernement recrutait sans cesse les meilleurs talents afin de les entraîner à devenir des agents dignes de servir le pays. J’étais la plus jeune à mon arrivée au centre, mais il ne fallut que peu de temps avant que je sois la meilleure de leurs élèves. J’étais déterminée, je voulais à tout prix exceller, faire le bien autour de moi, être imbattable, sans pitié. On m’enseigna tous les rudiments de la psychologie humaine, j’étais devenir maître dans l’art de tromper les gens et d’obtenir ce que je voulais. J’étais rusée, perspicace et diplomate, mais surtout une terrible manipulatrice. Aux vues de mes talents de combat et de communication, j’avais été spécialisé comme agente de terrain. Je m’entraînais plusieurs heures par jour à perfectionner mes techniques de combats, et j’augmentais toujours mes compétences en langues étrangères pour être prête le jour où l’agence aurait décidé de m’envoyer en mission sur le terrain. J’avais également été formé pour le tir avec plusieurs types d’armes, notamment les pistolets, les shotguns, les assaults riffle, et même les snipers. Je savais piloter, conduire tous les types de véhicules civiles et militaires, et j’étais sans pitié. À l’âge de seize ans, je fus envoyé pour ma première mission sur le terrain. J’avais le permis de tuer, et j’étais parmi les meilleures. J’affichais le plus haut taux de réussite dans l’atteinte de mes cibles, c’est pourquoi bien souvent c’est moi qui héritais de la majorité des missions périlleuses qui consistaient à abattre une cible.

 

Comme celle de ce soir. Un dangereux criminel était en ville et selon nos informations, il était ici pour faire la livraison d’une importante cargaison d’armes de contrebande. Ma mission était simple : je devais le prendre en filature afin de découvrir où se trouvait la cargaison, puis ensuite liquider tous ceux impliqués dans le trafic. Ils faisaient partis d’une importante organisation criminelle qui n’hésiterait pas à me tuer si j’étais découvert, c’est pourquoi j’étais aussi bien armée pour effectuer cette mission. Je ne discutais jamais les ordres, j’étais loyale et fidèle à mon commandant, mais je trouvais quand même un peu exagéré de devoir tuer toutes les personnes impliquées. Une petite voix dans ma tête me soufflait que je n’aurais peut-être pas dû accepter cette mission. Pour une raison qui m’échappait, j’avais un mauvais pressentiment. Je me glissais habilement dans les rues de la ville, passant par les chemins les moins fréquentés, faisant souvent des détours afin de m’assurer que personne ne me suivait.

 

Bien que j’avais fait des missions semblables un nombre incalculable de fois depuis mes seize ans, je ressentais toujours un petit stress en mon fort intérieur. J’avais le cœur qui battait tellement fort qu’on aurait pu croire qu’une fanfare s’apprêtait à défiler dans la rue. C’était stupide, je savais que j’étais la seule à l’entendre, mais il me parut battre fort au point où il aurait pu trahir ma présence. Mes mains étaient moites, glissante. Tout sauf une bonne chose, comment allais-je être capable de bien tenir mon pistolet si ces satanés glandes sudoripares continuaient leur petit manège sur mes pauvres paumes. J’essuyais mes paumes sur mes pantalons d’un mouvement rapide, puis je continuai ma route jusqu’au fameux point de rencontre : la décharge de conteneur maritimes sur le port.

 

L’air était doux, le fond du temps un peu froid. C’était une température typique du mois d’octobre. Les feuilles des arbres qui longeaient la promenade pour se rendre jusqu’au port s’étaient peintes de chaudes nuances de jaune, d’orange et de rouge. C’eut été un paysage des plus magnifiques à observer si je n’avais pas été occupée à regarder ce qui se tramait autour de moi. Un couple âgée marchait à plusieurs mètres devant moi, un chat traversait la rue. On entendait le doux ruissellement des vagues qui s’échouaient sur les murs de béton des niches qui accueillaient les paquebots. Une douce odeur d’eau salée et d’algues flottaient dans l’air, dorlotant mes narines fines de ces subtils effluves. Je vis ensuite un homme vêtu d’un long manteau et de pantalons sombres. Un mètre quatre-vingt, les cheveux rasés et des traits typiquement russes, arborant une barbe de quelques jours sur son visage menaçant. Il regardait partout autour comme un homme qui n’avait pas envie d’être suivi. Nul doute, c’était mon homme.

 

Je m’engouffrais dans la nuit, à travers les arbres qui faisaient comme une barrière protectrice entre lui et moi, me procurant une cachette parfaite. J’avançai dans l’ombre, sur la pointe des pieds, faisant mon possible pour dissimuler mon souffle qui s’accélérait en même temps que les battements de mon cœur. Ce n’était pas le moment de perdre mon sang-froid, j’allais en avoir besoin. J’étais à l’affut de tout bruit, tout mouvement, déjà une main posée sur mon pistolet  prête à toutes éventualités. J’avais déjà enlevé le cran de sureté.

 

Une fois près des conteneurs marins, je sortis mon pistolet de son étui, et le pointa devant moi. Il ne fallait surtout pas que je sois vu, et surtout pas au détour d’un conteneur. J’en mourrais de honte bien avant que la balle de ma cible ne s’abatte sur ma personne s’il fallait que je sois prise comme une débutante de cette manière. Au détour du premier conteneur, je me servis d’un petit miroir comme de ceux qu’on utilise chez les dentistes pour vérifier que personne ne se trouvait dans l’angle du conteneur, puis j’avançais à pas prudent toujours l’arme à la main vers le point où j’avais vu s’avancer mon homme. Zigzaguant à travers ce labyrinthe de métal, je finis par trouver ma cible. L’homme s’était arrêté près d’un conteneur, dans un endroit bien reculé de la zone portuaire. Il attendait là, sans bouger, mais je voyais ses yeux parcourir les moindres recoins de la zone. Je restais là, bien terrée dans l’ombre, à l’observer. Il devait avoir la trentaine, semblait méfiant et calculateur. Je pouvais voir à travers de son long manteau ouvert, à sa ceinture, dépassé son arme à feu. Un pistolet semblable à celui que j’avais encore dans mes mains, mais semblant être d’une génération inférieure. Avec un peu de chance, il n’aurait même pas le temps de s’en servir avant de mourir.

 

Un autre homme, cette fois nettement plus âgé, s’avança vers le russe accompagné de deux gardes de sécurité bien baraqués, mais semblant avoir très peu d’esprit. Je m’amusais de ces deux derniers. Ils avaient l’air à deux chiens de poche craintifs, la queue entre les jambes. C’était vraiment eux qui étaient chargé de la protection de ce type? Je n’en croyais pas mes yeux. Décidément, la vie de criminel était bien moins payante que ce qu’on nous laissait croire. Trêve de plaisanterie, je repris rapidement mon sérieux lorsque les deux hommes commencèrent à discuter. L’homme âgé avec une attitude nettement dominante envers l’autre homme, ce dernier se sentait intimidé. Je pouvais le voir simplement dans son langage corporel, sa peur était nettement visible. Ça allait être un jeu d’enfant.

 

—    …La marchandise? Dis l’homme entouré de ses deux gardes du corps.

 

Je n’entendis pas le début de sa phrase. Il fallait que je réussisse à m’approcher davantage si je ne voulais pas manquer les informations essentielles à retrouver la cargaison d’armes. Je me faufilai sans un bruit à travers les conteneurs, guettant toujours le moindre son et m’assurant de ne pas être suivie. Je m’approchai de nouveau, soucieuse de rester encore une fois bien dissimulée dans la pénombre, ne souhaitant pas être vue avant d’avoir obtenue les informations que j’étais venue récoltée pour ensuite sortir et les tuer.

 

—    Puis-je vraiment te faire confiance?, dis le russe. Je ne te dirai rien avant d’avoir la preuve que le paiement a bel et bien été acheminé…

 

—    Petite ordure! Tu crois vraiment être en position pour me faire peur présentement? Dis l’homme tout en faisant un signe de main à ses hommes de main.

 

Les deux gardes qui accompagnaient l’homme sortirent tous deux leurs armes, puis les pointèrent en direction du jeune homme.

 

—    Messieurs, un peu de civisme je vous prie. Tu sais très bien, mon cher Stéphane, que tu n’obtiendras jamais la marchandise si tu me tues. Et mes hommes se chargeront de te retrouver et t’abattre. Cette situation n’est gagnante pour personne, dit-il sur un ton arrogant. Baissez vos armes, puis donne-moi la preuve que je demande, et je te dirai tout ce que tu as à savoir.

 

—    Parfait, dis le vieil homme.

 

Sur ces mots, il sortir de sa poche son téléphone portable, puis composa rapidement un numéro. Il mit ensuite l’interphone pour que tous puisse bien suivre la conversation. Merci, monsieur!

 

—    Stéphane, j’espère pour toi que c’est important, s’impatienta son interlocuteur.

 

—    Un certain ami russe que tu m’as envoyé visiter attend sa preuve de paiement pour la marchandise…

 

—    Bien sûr, je savais qu’il ferait des histoires celui-là. Je t’envoie une photo, montres-lui. Ça devrait lui suffire.

 

—    Bien.

 

En raccrochant, il alla consulter ce que l’homme qui semblait être son patron lui avait envoyé. À la vue de la photo en question, un rictus de méchanceté apparu sur son visage, suivi d’une grimace amusée. Il montra la photo à ses deux gorilles, puis ils éclatèrent d’un rire gras. Mais quel spectacle j’avais sous les yeux… Décidément, cette soirée était de plus en plus amusante. Ces deux singes étaient sans aucun doute les derniers des idiots, j’avais presque hâte de les gratifier d’une balle dans la tête pour mettre fin à ce massacre de stupidité.

 

L’homme montra la photo au russe, de plus en plus perplexe de la tournure des événements. Aussitôt l’appareil consulté, une panique s’empara de lui.

 

—    NON! Que lui avez-vous fait? Si vous osez…

 

—    Du calme, l’ami. Vois ça comme une garantie pour nous que tu seras coopératif et que tu nous donneras les informations que nous demandons. Parle, et ils s’en iront sans toucher à ta précieuse petite famille.

 

—    Parfait!, dis le russe. Mais je n’hésiterai pas à vous tuer si vous touchez à un seul cheveu de ma femme et de mon fils.

 

—    Nous non plus, nous n’hésiterons pas à te tuer. Parle.

 

—    Bien, au fond de la zone portuaire, là-bas à gauche, dit-il en pointant dans ma direction. Il y a derrière les conteneurs un local d’entrepôt fermé à clé. Voici la clé. Ouvrez-le, les armes s’y trouvent.

 

Il balança la clé dans les mains de l’homme âgé, puis mis la main à sa ceinture, prêt à sortir son arme.

 

—    Bien, alors nous n’aurons plus besoin de toi, Tchernikov. Disparait maintenant! avant que je change d’idée…

 

Le russe ne se fit pas prier, il prit ses jambes à son cou, s’engouffrant dans le labyrinthe de conteneur. C’était à moi de jouer maintenant. Je courus du plus rapidement que je pus vers l’endroit où le russe avait disparu, tout en évitant soigneusement l’endroit où l’homme suivi de ses deux gardes s’étaient précipité pour aller rejoindre la cargaison d’armes. Je le rejoins en quelques instants. Il était très méfiant, se doutant qu’il n’était pas seul parmi cette mer d’acier. Je ne devais faire aucun bruit, puisque j’avais encore trois cibles à décimer avant de terminer ma mission. Je m’avançais comme un loup dans la nuit, habilement et silencieusement. Je levai mon arme devant moi, prête à tirer. Il fallait impérativement que je sois aussi près que possible de lui quand j’allais tirer, de manière à certaine de ne pas manquer ma cible.

 

Puis, au détour d’un dernier conteneur, je le vis. Avant qu’il n’ait pu sortir son arme, je le pris par surprise, arrivant par derrière, puis je profitai de ce court instant où il ne m’avait toujours pas repéré pour appuyer sur la détente, tout en visant le milieu de son front. Mon pistolet eut un léger recul, que j’étais maintenant très habituée à contrôler, puis la balle fendit l’air à toute vitesse. Elle pénétra l’avant de son crâne avant même qu’il eut le temps de se rendre compte de ce qui se passait, et s’en fut fini pour lui. L’adrénaline dans le tapis, je me permis un léger soupir de soulagement. Et de un, plus que trois maintenant. Je laissai son corps bien dissimulé derrière un conteneur, dans un endroit où je pourrais facilement guider mon équipe de nettoyage pour le faire disparaître.

 

Je retournai rapidement à l’endroit où j’étais cachée, pour suivre les instructions qu’il avait donné aux 3 autres malfrats. Je m’avançai doucement vers l’endroit où devait se trouver l’entrepôt, puis je vis les deux lourdes portes ouvertes, puis le vieil homme en sortir, un air satisfait au visage.

 

—Tiens donc, s’exclama une voix aux intonations de sot derrière moi. Boss, regardez ce que j’ai trouvé!

 

Triple merde. J’étais démasquée. Mon instinct de survie s’était automatiquement engagé et mon sang s’était glacé dans mes veines en entendant cette voix. J’avais été formée à réagir à ces situations, mais c’était toujours un moment où j’avais besoin de toute ma concentration afin de garder mes moyens et mon sang-froid. J’analysai rapidement la situation. J’étais encerclée par un vieil homme armé en face de moi, puis possiblement deux nigauds, eux aussi armés, derrière moi. J’avais mon pistolet, mais peu de fenêtre d’ouverture pour m’en servir sans risquer de prendre une balle, et m’engager dans un combat au corps à corps avec les deux gros gaillards qu’il y avait derrière moi ne me semblait pas une solution envisageable. Le premier imbécile me pointa le canon de son arme sur la nuque. Je sentais le métal froid de son canon s’enfoncer dans ma chair. Je levai les mains au-dessus de ma tête, résignée, puis il s’empara de mon pistolet. Je ne pus m’empêcher d’éprouver de la colère, il avait intérêt à ne pas brutaliser mon petit bijou d’arme sinon je lui défoncerais à coup sûr sa petite gueule de beau gosse crétin. Je sentais le sang bouillir dans mes veines, gorgé d’adrénaline pure, le hamster dans mon cerveau se démenait pour explorer toutes les pistes de solution possible pour me sortir vivante de cette situation, et pour finir ma mission avec succès. Je n’arrivais pas à croire que je n’avais pas entendu ces deux brutes arriver derrière moi alors que j’observais leur patron.

 

Ils me poussèrent du bout de leur pistolet jusqu’à leur patron, puis je le regardai droit dans les yeux, menaçante. Je devais le faire parler, c’était peut-être mon seul moyen de m’en sortir indemne.

 

—    Et bien. Bonsoir chère demoiselle…Commençons par les questions classiques : qui es-tu, et surtout pour qui travailles-tu.

 

Mes yeux lui auraient lancé des flammes si j’avais eu ce pouvoir, j’étais terriblement agacée. J’optais pour le mensonge, sachant pertinemment que la vérité m’enverrait tout droit dans les flammes de l’enfer.

 

—    Je suis journaliste pour mon campus. J’ai vu l’homme qui est partis tout à l’heure venir ici comme s’il avait quelque chose à cacher, j’y ai vu une bonne occasion de faire un article du tonnerre pour le journal de l’école, dis-je d’une voix qui semblait tremblante pour qu’il croie que j’étais terrifiée.

 

La vérité était que je l’étais un peu. L’ampleur de la situation me frappait de plein fouet, je n’avais aucun avantage dans la situation actuelle. Son air peu convaincu me laissa croire qu’il ne croyait pas un traître mot de ce que je venais de lui raconter. Et pourtant, j’avais été convaincante…

 

—    Balivernes! Que faisais-tu avec ce pistolet si tu n’es en effet qu’une journaliste. C’est un calibre militaire, avec un silencieux. Je ne suis pas né de la dernière pluie, me dit-il, hostile. Je te laisse une seule et dernière chance de parler, sans quoi la pseudo-journaliste que tu es va passer un mauvais quart d’heure…

 

—    On n’est jamais trop prudent de nos jours, c’est l’arme de mon père, dis-je innocemment.

 

Il sortit de sa poche un petit couteau, puis le pointa vers moi. Il fit signe à ses deux acolytes de me tenir par les bras, puis me lança «et maintenant, te sens tu plus encline à me parler?» Il fallait que je réagisse, maintenant. La scène se passa comme au ralenti. Le premier nigaud derrière moi s’empara de mon bras gauche pour le ramener derrière mon dos, alors qu’il avait toujours son pistolet pointé vers moi. Je profitai de cette brèche dans son attention pour violemment écraser son pied de toute la force dont j’étais capable de déployer. Il cria sous la douleur et la surprise puis se pencha par réflexe vers son pied blessé. Dans sa descente, je lui assenai un violent coup de coude directement au visage, puis je heurtai de plein fouet son nez. L’impact résonna dans mon bras, puis un violent craquement se fit entendre. Il allait avoir besoin d’un excellent chirurgien plastique pour réparer mes dégâts m’amusais-je à penser en ricanant.

 

L’impact lui fit perdre prise sur son pistolet, qui atterri sans cérémonie au sol, à quelques pieds d’où je me trouvais. Le gaillard s’effondra, il avait perdu connaissance. Plus que deux maintenant. Le deuxième garde se précipita vers moi et tenta de m’assener un coup de crosse sur la tête. Décidément, je ne m’étais pas trompé sur son cas… On avait oublié de lui enseigner que les armes à feu servent à tirer, je crois. Je ne m’en plaindrai pas. J’esquivai habilement son coup en me décalant légèrement sur le côté. Son bras poursuivit son chemin vers le sol, puis je l’agrippai pour lui faire une clé de bras. Il me servit de bouclier entre moi et le vieil homme pile au moment où celui-ci s’écoula vers moi muni de son couteau, prêt à me l’enfoncer dans la chair. Il ne fut pas assez rapide pour s’arrêter quand il vit que son garde n’avait pas pris l’avantage contre moi, puis vint enfoncer le couteau dans l’abdomen de mon bouclier vivant. Eh bien, décidément c’était mon jour de chance. «Je devrai peut-être penser à m’acheter un loto, tout à l’heure…» me dis-je à moi-même. Alors que le nigaud criait de toutes ses forces sa douleur, au même moment je me dis que je venais d’échouer la partie de ma mission qui consistait à rester discrète. Il s’écoula au sol, tout en se tortillant de douleur. Je vis l’endroit où le couteau avait pénétré son corps et je compris mieux pourquoi il semblait souffrir autant. L’entaille était exactement à l’endroit où se trouvait son estomac, donc l’homme avait dû le perforer, libérant du même coup l’acide gastrique qui devait brûler la chair du pauvre imbécile qui lui servait de garde. C’était du un contre un maintenant. J’avais l’avantage, sans aucun doute. L’homme avait au moins une bonne trentaine d’année de plus que moi, et bien qu’il semblait drôlement en forme pour son âge, j’étais la meilleure agente de terrain de mon unité.

 

Au moment où je me retournai vers lui, je remarquai qu’il avait entre ses mains son pistolet, prêt à faire feu. Prise d’une poussée d’adrénaline, je ne vis à ce moment qu’une seule solution. Je me jetai devant lui, aussi rapide que l’éclair, puis assenai un solide coup de pied sur la main qui tenait l’arme. Un coup se fit entendre, puis il échappa son arme. Mon coup de pied avait eu l’effet escompté. Je sentais une violente douleur m’assaillir, mon flanc gauche semblait s’être enflammé juste en bas de mon gilet de kevlar. À quoi bon porter ces trucs si les méchants ne nous touchent même pas dessus… Je portai une main à mon flanc, puis senti un liquide chaud s’écouler d’une blessure. J’étais touchée, c’était maintenant confirmé. La balle qui était sorti du canon m’avait assez sévèrement écorchée le flanc près de la hanche avant de poursuivre sa course dans le conteneur derrière moi. Merde. Mordant ma langue au point d’en avoir mal pour m’empêcher de perdre mon sang-froid, je me ruai sur l’arme tombée au sol, m’en emparant avant même que le vieux n’ait eu le temps de réaliser quoique ce soit. C'en était assez de ce cirque, je devais finir ce que j’étais venue faire ici. D’un mouvement rapide, je chargeai l’arme, la pointai dans sa direction et fit feu. En l’espace de quelques secondes, il était au sol, mortellement atteint. Le pistolet que je tenais dans ma main n’était pas muni d’un silencieux, «encore un point de moins pour la subtilité, ce soir», me reprochai ma conscience. Au moins, j’étais toujours en vie… Quoique blessée. J’espérais que ce petit incident resterait sous silence lorsque j’en ferai rapport à mon commandant, ça donnerait bien trop une bonne raison à mes collègues pour se moquer de moi, ayant auparavant un parcours presque sans taches.

 

Un tir se fit entendre derrière moi. D’instinct, je me penchai pour éviter la balle. Je ne sentis aucune douleur, seulement un soupir familier. Puis, me retournant, je vis le premier crétin que j’avais maitrisé lancer un dernier regard dans ma direction alors que la vie quittait inexorablement ses yeux vitreux. Il tenait entre ses mains le pistolet que je lui avais fait lâcher prise, et semblait prêt à me tirer dessus. À sa tête, un petit trou noir d’où s’écoulait le sang était nettement visible : il avait été abattu d’une balle de sniper dans la tête

 

Quoi? Mais… J’étais seule sur cette mission! Agitée, je regardai partout autour de moi, cherchant n’importe quel mouvement, une ombre, un son. Il n’y avait rien qui pouvait me laisser présager la présence d’une personne dans la zone où je me trouvais. Était-ce un acolyte des pauvres types que je venais de tuer, un gang ennemi? C’était peu plausible, ils m’auraient probablement dégommé direct. J’étais totalement à découvert, au milieu de la zone de l’entrepôt. Je vis le nigaud qui avait été sur le point de me tuer devant moi et constata que cette balle avait été la seule chose qui m’avait sauvé la vie. Moi qui déteste avoir des comptes à rendre à quelqu’un… Il fallait absolument que je trouve le tireur, je ne devais pas laisser de témoins sur cette mission. Bien que cette personne m’ait sauvé la vie, je devais m’assurer qu’elle serait muette, ou sinon faire le ménage. Je courus rapidement vers mon flingue, puis le ramassai rapidement et m’engouffrai à travers les conteneurs. Je ne savais qu’une chose avec certitude : la balle qui avait atteint le garde venait du nord, à une angle d’environs 20 degrés selon ce que j’avais pu estimer en voyant la blessure sur son crâne, ce qui voulait dire que mon ange gardien se trouvait sur un conteneur au moment de tirer. Je fouillai avec une attention chirurgicale les moindres recoins de la zone portuaire. Pas la moindre trace du mystérieux tireur.

 

Alors que je m’apprêtai à regagner le sentier qui longeait le port, je le vis. Un individu tout habillé de noir, un petit mètre soixante, marchant calmement en traversant la rue pour évacuer la zone avec un grand sac noir, qui devait surement contenir son arme. Comme si la personne sentie que je l’observais, elle se retourna, puis me regarda de son regard perçant. C’était une femme, je pouvais voir chaque parcelle de son visage éclairé par les lanternes de la rue. Elle avait des yeux en amandes d’un vert aussi sombre que l’émeraude, une peau diaphane et parfaite, des traits fins et délicats. Son regard était espiègle, et son sourire arrogant me défiait. Elle me fit un signe de la main, comme pour me mettre au défi de l’approcher. Puis un bus passa, et quand il fut passé, la femme s’était envolée.

 

Comment j’allais expliquer ces événements dans mon rapport...