Encore dans les vapes, je revins doucement à la réalité. J’avais mal au bras, mes côtes me brûlaient là où le pauvre imbécile m’avait frappé, puis je sentais que mes pieds flottaient dans le vide. Je me rappelais de tout ce qui s’était passé avant mon enlèvement, et surtout du moment où ces pauvres nigauds avaient jeté mon pistolet dans le canal… J’allais définitivement les tuer, c’était certain.

J’ouvris subtilement mes yeux, comme une petite fille qui ne voulait pas qu’on voit qu’elle était éveillée. J’étais seule dans un immense hangar qui n’avait pas dû servir depuis plusieurs années, ça sentait l’humidité, les vieux équipements délaissés, la mort… Comme décor, on aurait rarement pu faire pire. Je devrais peut-être penser à leur laisser la carte de visite de ma décoratrice. On aurait difficilement pu faire plus cliché comme endroit, j’imagine qu’ils avaient regardé tous les films d’espions possible pour dénicher ce lieu glauque, c’était le genre d’endroit parfait pour les tournages de ce genre de film.

Je compris rapidement pourquoi j’avais les bras engourdis et les pieds dans le vide, j’étais suspendue par les poignets à une espèce de gros tuyau d’acier qui devait servir à transporter de l’équipement à travers le hangar, autrefois…Je n’étais qu’à quelques centimètres du sol, juste assez haut pour que je ne puisse pas appuyer mes pieds au sol. J’avais été fouillée certainement, je n’avais plus aucun arme sur moi. J’avais encore mon pantalon ajusté au corps noir, mais mon pull avait été retiré et je n’avais plus qu’une petite camisole blanche qui laissait paraître mon soutien-gorge rouge. Génial! Moi qui aimais tant dévoiler mon corps. Mais j’avais des préoccupations plus importantes en cet instant, je devais me sortir de là.

J’ouvris les yeux en grand, tentant par tous les moyens d’identifier un quelconque objet qui pourrait me servir à me libérer de mes liens. Il n’y avait rien. Du moins, rien à porter de main. Il y avait une grande table à quelques mètres de moi, avec à sa surface un coffre. Je n’osais même pas imaginer ce que ce coffre contenait, il était clair que je n’avais pas été amené ici pour me faire bichonner au  spa. Je tentai de me balancer sur le tube, gagnant de plus en plus d’amplitude. Mes heures de gymnastiques allaient servir. J’allais me balancer pour tourner sur le tube, puis me mettre à califourchon dessus. Ensuite, j’aurais mes mains plus près de moi pour délier la corde qui nouait mes poignets à ce cylindre d’acier et je pourrais m’échapper. J’entendis des bruits de pas qui se rapprochait rapidement derrière moi, j’arrêtai net tout mouvement, continuant quand même de me balancer avec l’élan que j’avais déjà.

Deux mains saisirent mes chevilles pour m’immobiliser complètement, puis l’individu s’avança devant moi. C’était le type qui m’avait demandé l’heure. Un homme grand, d’allure chic et distingué, une dent d’or était visible sur son sourire arrogant. Il portait un ensemble veston-cravate, des chaussures qui devait valoir autant qu’un appartement à Paris, puis plusieurs bijoux dont une montre et plusieurs bagues à sa main. Il avait des traits typiquement allemands, une mâchoire droite et dure, une barbe naissante sur son visage, une allure de dur à cuire. Ses cheveux étaient tirés vers l’arrière avec probablement la quantité d’un pot de gel complet, et il sentait la vieille eau de Cologne pourrie. Décidément, cette situation n’allait qu’en s’améliorant.

Je sentis une violente décharge électrique me paralyser le mollet, puis un rire d’imbécile derrière moi.

—    Tchernikov! Ce n’est pas le moment de jouer, pauvre imbécile… lui cracha l’homme que j’avais devant moi.

—    Oh! Désolé patron, s’esclaffa l’imbécile.

Retenant une grimace de douleur et de rage, je me concentrai à garder mon sang froid. Mon mollet était engourdi, et mon égo grièvement blessé. Je fixai droit dans les yeux l’homme que j’avais devant moi, de mon regard le plus menaçant, le visage sans aucune émotion.

L’homme fit un sourire en coin, puis un petit soupir d’amusement, et il se retourna en direction de la table. Il ouvrit le coffre et en sorti une pochette en tissus, qu’il déroula sur la table. Le parfait petit équipement de torture était étalé devant moi : des pinces, des couteaux, d’autres objets pointus, des aiguilles, une petite scie, une seringue contenant un liquide jaunâtre que je n’avais aucun envie d’en connaître le contenu… Il saisit une pince de sa trousse, puis s’avança vers moi.

—    On va faire ça simple, mademoiselle. Tu vas me dire qui tu es et pour qui tu travailles, et je n’arracherai pas chacun de tes doigts, me lança l’homme, menaçant.

Je le regardai hautaine, impitoyable, sans broncher. S’il pensait me faire trembler avec ses petites menaces à la con, j’avais été entraînée pour ces situations-là, il allait m’en falloir beaucoup plus que ça.

Il fit un signe à son acolyte derrière moi et je sentis presque aussitôt une violente décharge électrique dans le bas de mon dos. Mes jambes devinrent molles, tétanisées par les chocs électriques qui passaient encore dans mes nerfs. Ça faisait un mal de chien, mais je n’en montrai rien. Je me transportai loin, dans mon monde imaginaire, et j’imaginai un oasis paisible et sans douleur où ma conscience pouvait se prélasser pour encaisser ce que ces deux nigauds me feraient subir.

—    Alors, toujours envie de rester muette, beauté?, me lança l’homme tout en se rapprochant et en me caressant la jambe.

S’en était trop, c’était une chose de me faire torturer, mais qu’un espèce de crétin se permette de me toucher de cette façon, il n’en était pas question. Je le regardai en riant et lui crachai au visage. Mon sang-froid avait laissé place à de la colère, l’adrénaline pompait dans mes veines, me redonnait doucement l’usage de mes jambes. Je ne le fis pas voir, mais j’étais plus que prête à les dégommer tous les deux, ces pauvres crétins. Il me regarda avec mépris, puis sorti son mouchoir pour s’essuyer le visage et m’assenai un coup de poing de toutes ses forces dans le ventre qui me fit perdre mon souffle malgré la contraction de mes abdominaux.

—    Espèce de pute!, me cracha-t-il. Je vais te montrer comment on fait parler les pauvres insolentes dans ton genre ici…

Je bouillonnais de rage. Il retourna d’un pas rapide jusqu’à la table, puis s’empara de la seringue et d’un couteau doté d’une longue et fine lame d’au moins dix centimètres. Il revint à la charge et me planta directement l’aiguille de la seringue dans la cuisse. Avant même qu’il puisse appuyer pour m’injecter la substance, je le gratifiai d’un solide coup de pied en plein sur la mâchoire. L’impact fut si brutal qu’il tomba au sol, et sa dent en or parcourut la pièce au vol avant de tomber sur le ciment sale du hangar. Son acolyte eut un moment d’hésitation lorsqu’il vit son patron au sol, moment qu’il aurait nettement dû se servir pour me maîtriser s’il voulait encore avoir une chance de gagner ce combat parce que c’est l’exact moment que je choisis pour faire une rotation sur le tube où j’étais attachée. J’enroulai mes jambes autour de son cou et je l’écrasai de toutes mes forces avec les muscles de mes cuisses jusqu’à ce qu’il perde connaissance, à bout de souffle. Ses mains avaient empoignées tellement fort mes jambes pour tenter de se libérer de ma prise que j’avais des lacérations profondes qui commençaient à saigner. Je ne pus m’empêcher de me dire qu’il fallait impérativement que je me fasse vacciner contre la rage, avec ce pauvre crétin qui m’avait entaillé la peau de ses ongles.

MERDE! En parlant d’aiguilles, ce pauvre con avait réussi à m’injecter presque l’entièreté du contenu de la seringue dans la cuisse. Je ne savais pas de quoi il s’agissait comme substance, mais j’avais intérêt à le découvrir rapidement. J’analysai rapidement la situation. Le type à qui j’avais fait perdre sa belle dent en or était toujours au sol, assommé mais encore en état de discuter, et moi je devais trouver comment me défaire de ce boyau et m’attaquer à lui rapidement pour régler mon problème de substance injectée. Je vis sur le tube d’acier un joint rouillé qui ne semblait plus très solide. Je me balançai pour me retrouver au-dessus du joint, puis fit des sauts pour le briser. Il ne fallut que quelques violentes secousses pour qu’il se rompe enfin, me laissant retomber au sol sur mes jambes encore légèrement flageolantes à la suite de la décharge électrique. J’approchai de la table puis entrepris de couper la corde qui reliait encore mes poignets ensemble. Je m’emparai d’un couteau de chasse denté puis m’approchai, menaçante, vers l’homme. Il se recula aussitôt en rampant au sol, presque tremblant, puis me fit signe de ses mains levés en l’air qu’il se résignait à combattre. C’était toujours les plus costauds qui étaient les plus peureux ricanai-je dans ma tête en l’observant me regarder comme un chien battu. Je profitai de ses mains relevées pour appuyer le tranchant du couteau sur sa gorge.

—    C’est à mon tour de jouer maintenant. Dis-moi tout de suite le contenu de la seringue et son effet ou je t’égorge sans aucune pitié, lui lançai-je, froide comme la glace.

Il me regarda incertain, je lisais la peur dans ses yeux. Pour lui montrer que je n’étais pas ici pour rigoler j’appuyai légèrement plus fort sur sa gorge, entaillant légèrement sa peau. Un peu de sang se mis à couler.

—    D’accord, d’accord! Je vais parler…, me glissa-t-il, résigné.

Je retirai le couteau de sa gorge pour appuyer la pointe sur sa cuisse afin d’être prête à lui enfoncer dans l’artère fémorale si jamais il se défilait. Je le regardai droit dans les yeux, puis j’attendis la réponse.

—    C’est un dérivé synthétique et plus puissant de la tétrodotoxine. C’est une neurotoxique qui s’attaque au système nerveux, provoquant la paralysie lente de tous les muscles du corps. La mort survient après moins d’une heure par arrêt respiratoire. Tu seras toujours consciente de tout, mais ton corps sera paralysé, et tu arrêteras de respirer. Il parait que c’est très désagréable… Tu devrais déjà commencer à en ressentir les premiers symptômes : des vertiges, une pâleur, un engourdissement général, ainsi que des picotements dans les extrémités des membres précédant la paralysie complète. Tes pupilles sont déjà dilatées, et je constate une hypersudation ; c’est signe que le poison agit très bien sur ton organisme.

Il avait raison, j’avais de plus en plus de mal à tenir le couteau entre les mains, et ma tête tournait, le hangar devenait de plus en plus flous, les contours des objets incertains. Je n’avais pas de temps à perdre.

—    C’est quoi l’antidote?, lui intimai-je en appuyant bien fort sur le couteau pour pénétrer légèrement sa chair.

—    Il n’y en a pas. Tu vas mourir, me glissa-t-il en ricanant.

—    Si je meurs, tu meurs aussi lui lançai-je tout en lui injectant dans la cuisse la dose restante que contenait encore la seringue.

Il me lança le regard apeuré d’un cochon qu’on venait d’envoyer à l’abattoir. Si ça se trouve il m’avait dit la vérité et il n’y avait vraiment pas d’antidote. J’éprouvai pour la première fois depuis mon kidnapping un véritable moment de panique. Je n’avais aucune envie de mourir ainsi. Je me relevai, flageolante, puis me dirigeai à nouveau vers la table. Réfléchis, Rodriguez, ce n’est pas le moment de perdre son sang-froid, me répétai-je en boucle dans ma tête alors que je fouillai dans le coffre à la recherche de n’importe quoi qui pourrait m’aider. La tétrodotoxine naturelle provient du poisson fugu, et bien que je sache qu’il n’y avait pas d’antidote, je me rappelai d’une vieille légende vaudou qui voulait qu’ils se servent de cette neurotoxine sur des personnes pour les faire devenir des espèces d’esclaves. Après les avoir plongé dans un état près de la mort avec une dose quasi-létale du poison, ils les faisaient revenir avec le composé chimique d’une plante : l’atropine.

La dernière question était la suivante : où allais-je dénicher l’atropine avant que la tétrodotoxine ne me tue? L’homme commençait à avoir des sueurs froides, des convulsions, et il n’arrêtait pas de se plaindre qu’il ne sentait plus ses extrémités. Décidément, le poison était nettement plus rapide sur lui que sur moi. Bien fait pour lui!, m’amusai-je à penser. Mais de mon côté, les choses n’allaient pas tellement mieux. Mes jambes devenaient de plus en plus faibles, je ne sentais plus mes pieds. Je m’approchai le plus rapidement que je pus vers l’homme, puis le saisit par le col de son beau veston et le secoua. Tout ébranlé, il me regarda droit dans les yeux, je vis la panique s’emparer de lui. Il était mûr à cueillir comme un fruit.

—    Alors maintenant, tu vas me dire exactement tout ce que tu sais sur ce poison, sinon tu mourras bien avant que la toxine ne te tue, le menaçai-je.

—    Parfait, parfait, me dis l’homme, je sais qu’il agit cinq fois plus rapidement que la toxine à l’état naturel. Ils ont créé un antidote, mais la seule personne à en posséder un flacon est la seconde du chef, une petite écervelée sortie de nulle part qui a pris ma place, elle ne me donnera jamais l’antidote.

—    Tant mieux, ce n’est pas pour toi!, m’exclamai-je.

Je saisis le téléphone qu’il avait dans sa poche, puis il me fournit avec un peu d’effort de ma part le nom de la seconde. Je composai son numéro et elle répondit après deux sonneries. Il ne fallut pas dix secondes qu’elle raccrocha lorsque je la menaçai de tuer deux de ses hommes si elle ne se présentait pas au hangar, seule, avec l’antidote. Je ligotai rapidement l’homme que j’avais mis K.O. en l’étranglant et celui à qui j’avais injectée la tétrodotoxine, puis je me plaçai derrière ce dernier, un couteau bien appuyé sur sa trachée. Il me servirait de bouclier et de monnaie d’échange à l’arrivée de la femme. J’attendis à peine quelques minutes avant qu’un grand bruit de porte qu’on enfonce ne se fasse entendre à l’autre bout du hangar.

Dans l’ombre, j’aperçu la femme. Elle avait une démarche gracieuse, sensuelle. Ses pas résonnaient dans l’immense pièce comme si elle avait été une armée à elle seule. Je voyais ses longs cheveux balayer l’air comme des serpents autour d’elle. Puis un visage familier fit son apparition à la lumière diffuse des néons : Williams. J’avais été enlevé par Kavinsky Industries! D’accord, je devais jouer le jeu pour éviter de griller sa couverture, c’était essentiel. Elle s’avança près de la table, puis je vis ses yeux balayés le portrait qui se dressait devant elle : l’ancien bras droit de son «patron» se faisait presque égorgée devant elle par une agente qui avait menotté un mec qui travaillait pour eux à un lit, puis qui avait tué un subalterne. Elle savait que la situation était plus que délicate.

—    Vivian, aidez-moi je vous prie!, s’exclama en larmoyant l’homme dans mes bras. Elle m’a injecté la toxine!

Elle me regarda, droit dans les yeux, puis presque imperceptiblement, me fit signe de l’achever. Je lui fis un petit signe de la tête, pour lui signifier que j’avais compris, puis glissa mon couteau le long de la gorge du type. Il agrippa sa gorge de ses deux mains, tentant d’arrêter le saignement, mais l’hémorragie était bien trop importante pour être stoppée. Il se vida de son sang, puis je le poussai loin de moi. J’étais toujours assise au sol, et je ne sentais plus dans mes mains que la sensation d’un léger picotement. Lexie s’avança rapidement vers moi, l’air grave. Elle sortit de sa poche la fiole qui contenait l’antidote, puis remplit aussitôt une seringue pour me l’injecter dans la cuisse.

—    Merde!, lança-t-elle comme à elle-même. Personne ne m’avait prévenu de cette opération. Tu es sacrément veinarde, ma vieille. Une dizaine de minute de plus et ce poison t’aurais achevé.

J’étais au sol, ma respiration commençant tout juste à reprendre un rythme normal. Je sentais doucement l’effet de l’antidote, mes membres recommençaient à répondre aux influx que mon cerveau leur envoyaient.

—    Merci, Lexie…, lui dis-je, infiniment reconnaissante.

—    Ya pas de quoi, mais maintenant vas falloir mettre un peu d’ordre dans la pagaille que tu nous as fichu ici, me répondit-elle.

—    Tu risques d’être compromise, tu devrais peut-être revenir avec moi à Washington, ne crois-tu pas?

—    Et jeter aux ordures les efforts des quatre dernières années de ma vie? Pas question! Pas si près du but, s’offusqua-t-elle.

—    Tu joues avec le feu, Williams…

—    Ça m’est égal, je dois finir ce que j’ai commencé, j’en ai besoin.

Résignée, j’arrêtai de lutter. Elle avait peut-être raison. Mais sa couverture risquait vraiment d’en prendre un coup si les industries Kavinsky apprenaient qu’elle m’avait fourni l’antidote de leur poison, suite à cet interrogatoire raté. Elle savait aussi bien que moi que l’absence de l’homme que je venais de tuer ne passerait pas inaperçu, c’était un gros bonnet dans l’industrie. Mais elle avait l’air tellement entêtée à continuer son infiltration que peu importe ce que je pourrais lui dire, elle ne changerait pas d’avis. Reprenant des forces, je me levai et l’aidai à transporter les deux corps dans le camion avec lequel elle était arrivée. Nous avions tout nettoyé derrière nous, comme si jamais personne n’avait été dans ce hangar, puis nous prîmes la route pour nous débarrasser des corps. Elle était froide et distante, ce qui contrastait avec la Lexie Williams que j’avais connu jusqu’à présent. «J’en ai besoin», m’avait-elle dit… Comme si elle avait une sorte de vendetta envers Kavinsky Industries. Quels intérêts personnels avait-elle à les faire tomber? Elle me sortit de mes pensées.

—    Hey, Cendrillon. On est arrivé, me murmura-t-elle. Viens.

Elle m’avait amené dans un crématorium en lisière de la ville. Elle avait surement des contacts. Nous nous attelions à la tâche de mettre les deux cadavres dans le four à crémation, puis nous les laissèrent brûler jusqu’à ce que leurs corps ne soient plus qu’un tas de cendres. Lexie retira les cendres du four, puis les jeta aux ordures.

—    Voilà ce que j’appelle un travail bien fait, me dit-elle en rigolant.

Elle avait repris son expression amusée et espiègle que je lui connaissais. Ma curiosité avait été piquée vive, j’avais plusieurs questions qui me brûlaient les lèvres. Comme si elle pouvait lire mes pensées, elle me regarda, toute sérieuse, puis murmura :

—    Tu n’as pas l’habitude de te retenir, Rodriguez. Allez vas-y, poses-moi toutes ces questions qui trotte dans ta tête…

Démasquée.

—    As-tu connue mon père?, lui dis-je dans un murmure.

Ma voix avait perdu toute trace de sang-froid, je la regardai avec appréhension, connaissant déjà la réponse.

—    Oui. Il a été mon mentor alors que j’étais toute jeune, j’avais été recrutée par l’agence alors que j’avais huit ans. Il m’a entraîné les deux années suivantes, avant qu’il ne soit froidement assassiné…

J’étais abasourdie. Mon père travaillait comme mentor à l’agence! Ça expliquait pourquoi il avait tant tenu à me transmettre toutes ses techniques de combat et ses connaissances. Et ce qu’il me répétait sans arrêt, que c’était nécessaire, et tout le reste de ce baratin. Ça voulait dire que toutes ces années, il avait toujours eu l’objectif de faire de moi une agente de terrain. Ce n’était donc pas un hasard si le Dr Trevelor m’avait recueilli après leurs assassinats.  Il savait que mon père avait déjà commencé son entraînement sur moi. Merde! Je me sentais trahie.

Mais dans ce cas, qui avait assassiné mes parents? Et pourquoi…

—    Est-ce que ça a un lien avec ton infiltration chez Kavinsky Industries?, lui demandai-je, innocemment.

—    Oui et non. Ils ont froidement assassiné mon coéquipier il y a de cela 3 ans, celui qui était infiltré avec moi ici. Quand je te disais qu’ils étaient passés près de griller ma couverture avec ces histoires de taupes du gouvernement … La fiche d’agent de mon collègue est ressortie d’une banque de donnée piratée, et ils l’ont tué. Ils n’avaient rien sur moi, du moins pas encore, donc ils m’ont laissé le bénéfice du doute. Mais depuis je veux les faire tomber plus que quiconque à l’agence…

—    Merde… Je comprends. Mais quel est le lien avec l’assassinat de mon père?, demandai-je.

—    Eh bien, figures-toi que ton père a travaillé pour eux aussi, à titre d’agent double. Et ça aussi, ils l’ont découvert. J’essaie toujours de dénicher des informations sur la personne qui a mis sa tête à prix…

—    Décidément, c’est la soirée de vérité ce soir, m’exclamai-je. Pourquoi n’a tu pas pris contact avec moi avant, si tu me connaissais et que tu savais tout ça?

—    Je ne pouvais pas, je ne voulais pas te replonger dans tes vieux démons… Du moins, pas avant d’avoir quelque chose de solide à te donner comme infos. Et là, je dois te ramener à ton hôtel, ton vol est dans quelques heures. Nous en reparlerons, je te le promets, conclut-elle en me jetant un coup d’œil en coin, comme pour vérifier que je respirais toujours après toutes ces révélations.

J’étais estomaquée, comment se faisait-il qu’on m’avait tenu à l’écart de cette affaire? Peut-être par peur que je ne retourne ma veste contre l’agence et que je veuille venger mes parents en solitaire. Pourtant tous savaient à l’agence que ma loyauté était sans égal. Peut-être parce que j’étais trop directement impliquée pour avoir une réflexion objective sur la situation, auxquels cas je ne pouvais que leur répondre que j’avais été entraîné depuis toute jeune à mettre mes sentiments de côté lors des missions. C’est à moi qu’aurais dû être confié cette tâche surtout si ça me permettait un tant soit peu de me rapprocher de la vérité concernant mes parents.

Elle me déposa à quelques rues de l’hôtel,  dans une ruelle à l’abri des regards. Juste avant de partir, elle me regarda d’un air bienfaisant puis me chuchota en déposant sa main sur mon épaule :

—    Je te fais confiance, Calina, et je te promets que tu peux toi aussi avoir confiance en moi, d’accord? Je ne suis pas là pour te nuire, tu peux en être certaine.

—    Oui, Lexie, je te fais confiance. J’espère que tu obtiendras justice pour ton collègue, et fais attention à toi, Williams.

Je l’avais dit. C’était presque naturel, immédiat. Sa main sur mon épaule faisait parcourir un frisson dans mon corps. Je me sentais bien, en sécurité en sa présence. Je lui faisais vraiment confiance et je n’avais aucune envie qu’il lui arrive du mal. C’était plus fort que moi, en sa présence je perdais tous mes moyens. Je restai là, immobile dans le véhicule qu’elle venait tout juste de couper le moteur, incapable de quoique ce soit. Je me retournai vers elle, et mes yeux se plongèrent dans son regard de braise. Alors que mon esprit luttait pour contenir mes sentiments, me répétant que je ne pouvais me laisser aller à telle faiblesse, elle se pencha vers moi. Elle s’approcha ses lèvres des miennes, puis resta figée, en suspend, comme si elle attendait une permission silencieuse. Je parcourus le reste des quelques centimètres qui nous séparaient encore puis mes lèvres embrassèrent les siennes dans une baiser aussi doux qu’une plume. Ses douces lèvres de velours me caressaient, telles les ailes d’un papillon.

Notre baiser fut interrompu un court instant alors qu’elle s’éloigna juste un peu, pour plonger son regard d’émeraude dans le mien. Je le voyais dans ses yeux, elle me demandait avec hésitation si elle pouvait continuer. Je retrouvai aussitôt l’usage de mon corps. Je lui fis un sourire, puis je glissai ma main droite derrière sa nuque, pour l’attirer à moi. Mes lèvres s’écrasèrent contre les siennes, avides de cette chaleur, cette sensualité qu’elle dégageait. J’avais cessé de lutter contre mon désir, juste un instant. Notre baiser devint de plus en plus urgent, profond. Elle explora ma bouche avec sa langue, insatiable, puis je lui redonnai avec fougue et passion. Ses mains venaient s’entremêler dans mes cheveux, les tirant vers l’arrière et me laissant échapper quelques grognements rauques. L’ambiance dans le fourgon était devenue électrique, bouillante, suffocante. Qu’est-ce que c’était…Bon!

Je l’empoignai sous les fesses puis la soulevai, et elle vint naturellement se placer à califourchon par-dessus moi, du côté passager, tout en continuant de m’embrasser avec impatience et désir. La température à l’extérieur devait être nettement plus froide que celle dans l’habitacle, parce qu’une épaisse buée ne tarda pas à apparaître sur les vitres du véhicule. Elle avait commencé à faire des mouvements de va-et-vient sur mon corps, aidée de mes mains sur ses hanches qui lui faisaient tenir la cadence.

—    J’ai envie de toi, Rodriguez… me chuchota-t-elle à l’oreille de sa voix la plus sensuelle.

Comme seule réponse, j’émis un grognement de plaisir au moment où ses lèvres glissèrent de mon oreille à mon cou, lorsqu’elle y déposa une série de petits baisers et de morsures. Elle laissa se promener ses mains baladeuses sur mon corps, titillant mes seins, mon ventre, mes cuisses… Je m’apprêtai à lui retirer son chandail lorsqu’on cogna à la porte du camion.