Bien calée au fond de mon siège rouge capitonné, j’observai d’un œil de lynx toutes les personnes présentes dans la salle. J’occupai une loge bien perchée en hauteur qui me permettait d’avoir une vue d’ensemble sur toute la pièce. Les longues vues fournies par le théâtre me permettait d’espionner en toute innocence les autres loges ni vu ni connu.

Il ne fallut pas plus de deux minutes avant que je mette enfin le grappin dessus. Deux rangées de loge plus basse à ma gauche se trouvait Ramirez, bien terré dans l’ombre de sa loge, observant paisiblement le spectacle se déroulant devant lui. Je sortis de ma loge puis marchai d’un pas décidé vers la sienne. J’empruntai les escaliers, puis marchai le long couloir qui menait à mon but. Juste arrivée devant la porte qui me séparait de ma cible, j’inspirai profondément pour calmer mes nerfs. J’étais sublime ce soir, je le savais. Mais jouer la carte de la séduction avec un homme me mettait toujours mal à l’aise : je détestais ça. Une fois mon rythme cardiaque légèrement revenue à la normale, j’entrai dans la loge. Sans surprise, Ramirez me regarda avec une certaine surprise, puis avec agacement. Je fis mes yeux de biches les plus innocents puis m’esclaffai :

—    Oh! Je suis terriblement désolé! Je me suis encore trompée de porte… Qu’est-ce que je suis maladroite, je crois m’être perdue.

Se calmant visiblement, il me sourit et laissa s’échapper un léger ricanement. Sa méfiance initiale  fit rapidement place à de la convoitise, je le vis dans ses yeux. Il me regarda comme si je n’étais qu’un vulgaire bout de viande : ses yeux évaluèrent la marchandise, puis je le vis faire un arrêt légèrement trop appuyé sur mes seins. Sale type

—    Oh, ne vous en faites pas mademoiselle. Je peux certainement vous aider à retrouver votre loge. Qui vous accompagne ce soir? Me lança-t-il, tâtant le terrain.

—    Je suis seule. J’adore cette pièce, dis-je en pointant la scène. Et vous, votre femme ne doit pas être très loin? Un beau jeune homme comme vous ne peut certainement pas être venu seul.

—    Hélas, je suis seul aussi ma chère. Me permettez-vous de vous inviter à prendre place à mes côtés? Un bon théâtre est toujours meilleur en agréable compagnie..., me susurra-t-il de sa voix mielleuse.

—    Avec joie, décrétai-je la bouche en cœur.

Sur ces mots, il se leva de sa chaise puis vint à mes côté. Il prit ma main dans la sienne dans un geste romanesque, puis m’aidai à avancer jusqu’à mon siège. J’avais réussi le pire, j’avais franchi sa garde. Le reste allait être un vrai jeu d’enfant. Tout au long du spectacle, nous discutâmes en chuchotant, tantôt échangeant des brides de nos vies personnelles, tantôt vantant l’excellent jeu des comédiens sur scènes et des savants dialogues. J’appris qu’il se faisait passer pour un jeune homme d’affaire dans l’informatique, son domaine d’expertise selon les informations que Miller m’avait transmises à son sujet. Il se présenta à moi comme était John Smith, un homme dans la mi- trentaine en voyage d’affaire ici à Berlin. Je lui racontai les mensonges qui me servaient de couverture de façon naturelle et convaincante, et il fut plus qu’intéressé par mon entreprise de nanotechnologies. Il me fit parler de mes projets en cours au sein de l’entreprise, puis je lui révélai que nous étions sur le point de développer un outil ultra puissant qui servirait à contrôler à distance les influx nerveux d’une personne grâce à une nano puce électronique implantée dans le corps de l’individu. J’étais à Berlin pour tenter de passer un contrat pour la fabrication de la puce, puis pour les tests finaux avant sa mise en marché.

Sans surprise, il me demanda de quoi la puce serait capable, si elle pouvait servir par exemple à arrêter le cœur d’une personne, le torturer, etc… Je lui répondis qu’en effet c’était un usage possible, mais ce n’était pas le but principal de sa création. Elle servait à redonner usage de leurs membres aux personnes qui auraient subis des traumatismes à la moelle épinière. Je su que la seule partie qui l’intéressait dans mon histoire était la partie sur l’utilisation de la puce à des fins criminelles juste à voir l’étincelle de méchanceté ressortir de ses yeux. Mais qu’était devenu cet agent pour devenir non seulement un traître, mais en plus un criminel souhaitant la mort et la douleur à autrui? Bien sûr, je tuais et je blessais de nombreuses personnes dans l’exercice de mes fonctions, mais ce n’était jamais par pure sadisme ou par méchanceté… Ces personnes étaient avant tout des criminels et des menaces à la sécurité de mon pays.

La fin du spectacle se fit sentir au moment où les artistes sur scène firent leurs remerciements au public. La salle se vida doucement, nous laissant presque seuls Ramirez et moi.

—    J’ai une chambre dans un hôtel au centre de la capitale, souhaiteriez-vous m’accompagner, ma douce?

—    Rien ne me ferais plus plaisir, murmurai-je suavement en battant des cils en sa direction.

Beurk! Ma conscience me fixa d’un regard désapprobateur. Évidemment, je devais jouer le jeu, mais je crois qu’elle trouvait que j’y mettais un peu trop le paquet. C’était déjà gagné d’avance, il était sous mon charme. Il ne voulait qu’une chose, ce pauvre crétin de traître, c’était de coucher avec moi. Mais moi, j’avais des plans bien plus excitants. Du moins, excitant pour moi…

Il me fit entrer dans une suite luxueuse qui aurait pu contenir une équipe de football complète. Les murs étaient peints d’un magnifique blanc crème et plusieurs ornements et moulures de couleur or étaient disposés ici et là dans la pièce. De délicats fauteuils en cuir ceinturaient la pièce, accompagnée par de petites tables basses en marbre blanc, avec des pattes en fer forgé. La pièce avait des allures rococo, avec un immense lit à baldaquin, d’où était accroché des voiles blancs qui laissaient l’impression que le lit pouvait voler. Le sol était lui-même en marbre, lisse et froid. Décidément, le milieu du crime pouvait être payant pour certaines personnes…

Il m’aida à me débarrasser de mon manteau puis de mon petit sac à main et les déposa près de l’entrée. Puis, il s’en alla vers le minibar cérémonieusement disposé derrière un petit comptoir où deux bancs hauts étaient placés.

—    Voulez-vous quelque chose à boire, ma douce Maria?, me glissa-t-il.

—    Avec plaisir, je prendrais un verre de vin rouge, si vous avez.

—    Bien sûr, que le meilleur pour vous, ma chère.

Bien sûr, sale traître. C’était le moment de jouer, je devais absolument retrouver la clé USB avant de procéder à son arrestation. Je le fis parler :

—    Alors, ça fait longtemps que vous êtes à cet hôtel, John?

—    Seulement une semaine. J’ai une importante vente dimanche prochain avec un collaborateur, et j’avais avant ça plusieurs réunions. Et vous, Maria, êtes-vous ici depuis longtemps?

—    En fait, je ne suis arrivée qu’il y a quelques heures. Et je suis ici pour la semaine à venir…

—    C’est parfait! Qui sait, peut-être aurons-nous l’occasion de nous revoir.

—    Je n’en attendais rien de moins, mon cher John.

Je continuai ainsi mon questionnaire durant plusieurs dizaines de minutes, tout en sirotant la coupe de vin qu’il me servit. Pour sa part, il se servit un scotch sur glaces et resta tel le gentleman qu’il n’était pas tout près de moi, à me caresser la main et l’avant-bras. J’en avais des frissons de dégoût. Vivement que ce moment soit terminé que je puisse enfin lui passer les menottes.

De ce que j’avais été capable d’obtenir comme information, j’étais presque certaine que la clé USB se trouvait encore avec moi dans la chambre d’hôtel, puisqu’il n’avait pas encore procédé à sa vente à l’organisation criminelle avec laquelle il avait trahi son pays. Je profitai du moment où il s’absenta pour aller à la salle de bain afin de verser dans son verre un flacon d’un puissant somnifère que j’avais presque toujours sur moi.

À son retour, je proposai un toast à notre rencontre, puis il ajouta : «à la nuit torride qui nous attends, surtout.» Ça venait confirmer mes soupçons, il ne m’avait amené ici que pour baiser avec moi, ce fumier. Il calla d’un trait le reste de son verre, puis mes neurones dansèrent tous en cœur en sautillant à la vue de ce spectacle. Je ne donnais pas cher de sa peau dans à peine quelques minutes. Juste avant de s’effondrer dans un profond sommeil, il s’avança vers moi puis planta sur mes lèvres un baiser que je ne pus esquiver. Son haleine fétide me fit lâcher un soupir agacée qu’il prit pour de l’excitation. Il planta ses deux mains sur mes fesses, et je pris son visage entre mes mains histoire de le tenir subtilement à distance.

C’est avec soulagement que je le vis roupiller au sol, endormi comme un gros bébé. Je le trainai non sans mal jusqu’au lit, où je le balançai sans cérémonie sur le dos puis lui attachai les deux poignets au baldaquin du lit. Si jamais il se réveillait, il serait aisé pour moi de simuler que nous étions sur le point d’entreprendre un acte sexuel, aussi dégoutant cette perspective me paraissait-elle.

Je fouillai rapidement le costume qu’il portait, puis ses pantalons, ses chaussures et le reste, pour m’assurer qu’il n’avait ni armes ni clé USB sur lui. Mes recherches sur son corps furent infructueuses. Je cherchai minutieusement dans toutes ses affaires, cherchant toutes les possibles cachettes qu’il avait pu imaginer pour dissimuler la clé. Toujours rien. Je cherchai ensuite partout dans la chambre. Il fallait que je réfléchisse comme on m’avait entraîné à le faire à l’agence : à quel endroit je cacherais un objet si je voulais être certaine que personne ne tombe dessus. Puis j’eus une révélation, un endroit facilement accessible et pourtant difficile à imaginer, il devait être dissimulé dans le système de ventilation de la chambre.

J’ouvris la petite trappe qui se trouvait dans le bas du mur près de la porte d’entrée de la chambre. En retirant le grillage, je vis que les conduits s’enfonçaient directement à la verticale dans le plancher. Je glissai ma main et tâtai rapidement les bords. Ma main fit un arrêt sur un gros scotch qui retenait quelque chose dans le vide. J’arrachai le scotch, prenant bien soin que l’objet qu’il tenait était resté bien accroché dessus, et je le sortis de la trappe. Je tenais dans mes mains un petit paquet, pas plus gros qu’une boîte d’allumettes. Je pris soin de le déballer minutieusement, observant derrière moi que Ramirez dormait toujours. Il dormait à poings fermés : doux jésus que j’adorais ce somnifère. Je tombai directement sur la clé USB, je la pris, puis ouvra le cadre de ma montre pour la dissimuler en-dessous. Impossible de se douter de sa présence à cet endroit. Je la détruirai après avoir sorti ce traître d’ici, bien menotté. Alors que j’allais sortir mon téléphone pour appeler l’équipe chargé de venir récupérer Ramirez, j’aperçu du coin de l’œil une ombre derrière moi. D’instinct, je mis aussitôt la main sur l’arme la plus à portée que j’avais sur moi : mes étoiles de ninja. Je me retournai brusquement, prête à affronter ce qui allait se trouver devant moi.

Williams!

Merde, mais qu’est-ce qu’elle fichait ici, celle-là? Je vis par où elle était entrée, la porte-jardin était ouverte, et je voyais sur le garde-corps du balcon la corde et le crochet qui lui avait servi à monter. Elle avait été rusée comme un renard, je ne l’avais jamais entendu entrer. Depuis quand était-elle là, à quoi avait-elle assisté? Il fallait impérativement que je l’arrête, je n’avais pas droit à l’erreur. Mais ce n’était pas avec ces étoiles que j’allais réussir à la maîtriser alors qu’elle me menaçait avec son arme à feu… Misère, je n’étais pas sortie de l’auberge.

Elle était aussi sublime que dans mes souvenirs, et même plus encore. Elle n’était qu’à quelques mètres de moi, je pouvais donc à loisir observer ses traits, les mémoriser. Les deux émeraudes dans ses yeux qui illuminaient son visage me fixaient avec défi. Elle avait des lèvres pleines et juste assez charnues, qui dessinaient un sourire narquois sur son joli visage. Ses longs cheveux châtains encadraient son visage avec délicatesse, et deux mèches étaient bien calées derrière ses oreilles, dégageant son visage. Son nez était fin, petit, ses traits doux : elle était tout simplement adorable. J’étais heureuse que l’ordre de tuer de mon commandant ait été annulé, mais dans la posture où je me trouvais présentement, il en aurait peut-être fallu autrement. Je n’avais aucune envie de la blesser, surtout que nous ne savions toujours pas de quel côté de la clôture elle se trouvait. Je devais l’arrêter sans violence, ce qui allait se révéler assez ardue si elle se décidait à me compliquer la tâche.

—    Agent Williams, que faites-vous ici?, lui déclarai-je calmement. Vous êtes en état d’arrestation, je vous prierais de déposer votre arme.

Sans un mot, mais avec une moue joueuse sur son visage, elle s’exécuta. Elle déposa devant elle, sur le plancher de marbre, son arme puis le poussa vers moi d’un coup de pied. Elle leva les mains en l’air, puis me regarda d’un regard clairement malicieux. Je pouvais lire dans ses yeux : viens m’arrêter, pétasse. Ça ne me disait rien qui vaille, je m’en méfiais. Elle était en position de supériorité face à moi avec son arme, elle n’avait donc aucune bonne raison de coopérer. Elle était peut-être du côté des gentils finalement…Ou encore, elle l’avait fait délibérément dans le but que je baisse ma garde pour mieux me vaincre. Quoiqu’il en soit, je restais sur mes gardes. Je rangeai mon étoile dans son fourreau, puis m’avançai doucement, saisissant son arme au sol au passage. Son pistolet était bien trop léger pour être chargé : soit il ne contenait que des balles à blanc, soit il ne contenait pas plus que deux balles. Je n’avais pas le temps de vérifier. J’avançai vers elle, l’arme à la main pointée dans sa direction, puis je sortis la deuxième paire de menotte dissimulée sous ma robe.

—    On va faire ça sans violence, Lexie… D’accord?, lui glissai-je doucement.

Sur ces mots, je franchis les derniers pas qui nous séparaient. J’avançai le premier bracelet des menottes vers son poignet levé, je sentis l’odeur enivrante qu’elle dégageait. Mmmm… Ça sentait la vanille et le patchouli, une odeur épicée et sensuelle. J’avais envie de la croquer.

Merde… Mes pensées déviaient complètement. Je devais reprendre mon sang-froid. Je regardai sa respiration s’accélérer, sa poitrine se soulever à chaque inspiration. Bien qu’elle ait une allure frêle, je voyais ses muscles saillir à chaque mouvement de son corps. Je ne devais pas la sous-estimer. Assurément, elle avait été entrainée comme je l’avais été à l’agence, alors elle était bien capable de me mettre au tapis.

—    Même pas en rêve, s’esclaffa-t-elle soudainement d’un petit rire cristallin et adorable.

Alors que le bracelet accrocha sa peau et que j’allais le refermer, elle se poussa en un éclair, saisit mon bras, me retourna dans le même mouvement pour me plaquer dos à elle, puis son bras vint enserrer mon cou. Elle ne mettait pas assez de pression pour me tuer, seulement pour me maîtriser. Je sentais ses seins s’appuyer dans mon dos dans un contact électrique. Elle m’avait pris complètement par surprise, elle avait été très rapide. J’avais lâché l’arme au moment où elle m’avait enserré dans sa prise, et ma propre arme était hors d’atteinte, je devais me dégager d’elle, bien que cela me coutait. Je pris son bras de mes deux mains puis essayai de toutes mes forces de lui faire lâcher sa prise, sans succès. Elle était forte, mais j’étais plus rusée. Je lui agrippai solidement le bras, puis pris appui avec mes jambes pour la basculer sur mon dos, pour ensuite la projeter au sol dans une pirouette rocambolesque. Elle atterrit durement au sol, ayant lâché sa prise sur moi. Elle eut le souffle coupée quelques instants. Juste assez longtemps pour me permettre de sortir mon arme et de la pointer vers elle.

—    Je ne suis pas ici pour jouer, Williams, lui intimai-je. Je n’hésiterai pas à tirer, et tu le sais.

—    Ah oui? Vraiment?

Elle fit un sourire provocateur, puis dans un mouvement de jambe digne des films hollywoodiens, elle m’assena un coup de pied derrière les mollets qui me fit tomber au sol. Mon arme tomba, hors de portée. Alors que je voulus contre-attaquer, elle se rua sur moi puis grimpa à califourchon sur mon corps alors que j’étais toujours au sol. Profitant de mes moments de confusion après ma chute, elle agrippa mes deux poignets et les tendaient au-dessus de ma tête, nous mettant dans une posture très intime, sensuelle. Sa bouche n’était qu’à quelques centimètres de la mienne, ça me déstabilisait complètement. Ses cheveux tombaient en cascade tout près de mon visage, je sentais leur délicieuse odeur fruitée et tropicale. Puis, elle tenta de me retirer ma montre. Non, elle m’avait vu mettre la clé USB à l’intérieur c’était certain. Je remontai rapidement mes jambes vers elle, l’enserrant dans une solide poigne puis la projetai au sol. Elle se cogna violemment la tête sur le marbre, mais elle ne fut déstabilisée que quelques courts instants. Elle allait se réveiller avec un bon mal de tête demain matin, c’était certain. Ma robe me gênait terriblement, j’arrachai la jupe pour ne garder que le haut, j’étais en cuissard noir en-dessous. Tout en arrachant ce qui restait de la jupe de ma robe, je me relevai rapidement, et Williams aussi. Nous nous regardâmes tels deux chiens de faïence, prête à bondir l’une sur l’autre. Elle fut la première à attaquer. Elle tenta de m’assener un coup de pied directement sur le côté de la tête, puis je l’esquivai avec facilité avant de prendre sa jambe et de lui planter un poing dans le ventre, lui faisant perdre son souffle. Elle recula rapidement, me regardant d’un œil mauvais. Je m’avançai, tentant de l’atteindre avec plusieurs prises de taekwondo avec mes pieds et mes poings. Je devais l’avouer, elle avait été très bien entraînée. Aucun coup que je lançai n’avait touché ma cible, tous étaient déviés avec précision par ma rivale. Je tentai une autre approche, plus directe, dans un combat au corps à corps. Aucune de nous deux ne réussissait à prendre l’avantage. Il fallait que je trouve son point faible.

            Elle me déstabilisa en me poussant violemment contre un mur. Je fus projetée puis, encore légèrement sonnée, je tentai de me décoller mais elle fut encore une fois plus rapide que moi. Elle me sauta littéralement dessus, me repoussant au mur d’un simple mouvement de bras sur mon torse pour me maintenir en place, puis s’empara de ma montre. Une fois le bracelet en sa possession, elle retira le cadre et pris possession de la clé USB, qu’elle rangea rapidement dans une pochette de ses pantalons. Je n’allais pas me laisser faire aussi facilement. Je lui donnai un violent coup de genou à l’intérieur de la cuisse, touchant exactement le point où je savais qu’elle serait engourdie. Elle tomba à genou dans une grimace de douleur puis je la poussai au sol pour récupérer la clé USB dans sa poche. Nous fîmes une roulade sur le sol, essayant toutes les deux de maîtriser l’autre. Alors que nous approchions les pattes du lit à baldaquin où Ramirez dormait toujours à poing fermé, Williams s’arrêta, puis me regarda droit dans les yeux. Avant que je comprenne ce qui était en train de se passer, elle se pencha directement sur mes lèvres, puis m’embrassa. Ses lèvres étaient aussi douces que le satin, agréablement chaude. Je goutai l’arôme enivrant de son haleine, mélangée avec le goût ferreux et chaud du léger filament de sang qui coulait de ses lèvres à l’endroit où je l’avais frappée. J’avais totalement perdue mon sang froid, j’étais perdue. Merde! C’était tellement imprévue, érotique… L’air dans la pièce était devenu soudain suffocant, électrique, on aurait juré que quelqu’un avait monté de plusieurs degrés la température de la chambre. J’haletai, en nage. Puis un bruit que je ne connaissais que trop bien se fit entendre, suivi d’une légère douleur à mon poignet. Clic. Cette petite maligne avait profité de mon inattention alors qu’elle m’embrassait pour saisir les menottes et les glisser à mon poignet, bien serrées. L’autre bracelet était attaché au barreau du lit, me maintenant prisonnière, impuissante. J’ouvris les yeux aussitôt que j’entendis le bruit, puis constatai son méfait, vaincue. Elle se releva tout sourire, triomphante. Bien que j’avais vraiment envie de lui en coller une entre les deux yeux, je la regardai, mi- amère, mi- jubilatoire. Elle me lança ma montre qui atterrit sans cérémonie sur mon ventre, alors que j’étais encore au sol, menottée.

—    Tu dois garder le focus, Calina…Ne perds jamais ton ennemi de vue, me murmura-t-elle, ravie.

Quoi? Mon père était la seule personne au monde à me surnommer comme ça, et c’est aussi le seul qui me répétait sans cesse ces paroles. Comment avait-elle pu savoir… Je la regardai avec incompréhension. Elle me fixa un dernier moment, un regard de bonté au visage, puis s’enfuit par le même chemin d’où elle était arrivée. Ma conscience me fixa, découragée. Dire que je m’étais laissée déstabilisée par un baiser! Mais, c’était toute qu’un baiser… Du moins, maintenant l’agence allait savoir qu’elle était une traitre, elle aussi, et j’aurais à nouveau l’ordre de la tuer. Le prochain combat s’annonçait nettement moins en ta faveur, Williams.

      Il fallait que je me sorte au plus vite de cette situation de merde dans laquelle je me trouvais. J’avais non seulement laissée s’échapper ma cible, mais en plus, j’avais perdu la clé USB. Mon commandant ne serait clairement pas aussi doux avec moi cette fois. C’était la première fois que je commettais une aussi grande erreur en mission. Ces données étaient capitales pour l’agence, il s’agissait de secrets d’état. Il ne fallait absolument pas qu’ils ne tombent en de mauvaises mains. Je me sentais honteuse, vaincue. Cette Williams n’était décidément vraiment pas une très bonne influence pour moi. Je repensais à notre baiser. Son odeur, sa proximité, sa chaleur… Humm… Un frisson me parcourut l’échine.

Je m’emparai de la clé des menottes puis libéra mon poignet de sa prise. Je remis les menottes à leur fourreau sur ma jambe, de même que mon arme. J’installai à mon poignet ma montre puis appuyai sur le bouton destiné à appeler mon équipe d’extraction pour qu’il vienne chercher le traître et sortit de la chambre en barrant la porte derrière moi. L’équipe arriva quelques instants plus tard, puis ils procédèrent à l’arrestation de Ramirez. J’étais dans un piteux état. Ma robe était toute déchirée, j’avais des ecchymoses et des écorchures partout sur le corps et j’avais un sacré mal de tête comme si quelqu’un m’avait roulé dessus avec un poids lourd. Les agents d’extraction, voyant mon état, me donnèrent une bouteille d’eau et de quoi me changer. J’enfilai rapidement les pantalons moulants noirs et le pull qu’ils m’avaient offerts, puis partie à pied en direction de mon hôtel, bien décidée à prendre une très longue sieste avant de faire mon rapport au commandant.

J’étais exténuée et en colère. Aussitôt le pied dans ma chambre, je me tirai sur le lit puis je ne pris même pas la peine de me déshabiller avant de tomber dans un profond sommeil qui je l’espérais, serait réparateur. Je fis des rêves de cheveux châtains, d’yeux verts émeraude et de douces lèvres sucrées et agréables. Même dans mes rêves, elle avait ce drôle d’emprise sur moi…

J’ouvris doucement mes yeux, encore groggy. Je frottai mes yeux de mes mains pour m’aider à les ouvrir vraiment. Quelque chose clochait, je le sentais. Je me sentais épiée. J’attrapai rapidement mon glock, puis le pointa directement où je venais d’apercevoir du mouvement. Aussitôt, je reconnus la personne qui était assise à la table de la dinette. J’eus un sifflement de méfiance qui me monta à la gorge. Encore elle

—    Tout doux, la belle au bois dormant… Si j’avais voulu te tuer tu serais déjà morte, me siffla Williams, agacée.

Elle était attablée, les pieds relevés sur la table dans une position nonchalante, toute vêtue de noire. Elle était sexy à mort. Elle tenait à la main LA fameuse clé USB, celle qu’elle m’avait dérobée un peu plus tôt. Mais qu’est-ce qu’elle foutait ici? Comment m’avait-elle retrouvée et surtout, pourquoi elle avait encore cette clé? Pour me narguer cent fois plus que je ne l’avais déjà été? Puis comme si elle avait lu dans mes pensées, elle me dit :

—    Je t’ai suivi sans que tu t’en aperçoives, tu devrais être plus prudente, ma vieille!

—    Je pourrais te tuer à l’instant, donnes-moi une bonne raison de ne pas appuyer sur cette gâchette, lui sifflai-je telle une vipère, amère.

—    Parce que j’ai des infos pour toi, et l’agence. Dépose ton flingue, je sais que tu ne tireras pas.

Étrangement, elle avait raison. Je n’avais aucune intention de tirer, même si mon doigt me démangeait. J’avais la nette impression que je pouvais lui faire confiance, malgré le fait que je croyais toujours qu’elle avait trahi son pays. Elle avait un drôle d’emprise sur moi, elle était en quelque sorte le soleil qui réchauffait mon cœur de pierre. Je décidai de lui laisser la chance de s’expliquer. Je déposai mon arme tout près de moi, juste au cas, puis remonta mes genoux à ma poitrine pour les enserrer de mes bras. J’étais toujours vêtue des habits que les agents d’extraction m’avaient gentiment prêtés, et j’avais vraiment besoin d’une bonne douche… J’espérais qu’elle n’en aurait pas pour trop longtemps.

—    Voilà… Bonne fille, ricana-t-elle. Par où commencer…

—    Commence par me dire pourquoi je devrais te faire confiance, ça serait un bon début, lui glissai-je.

—    Oui, bon. Je suis agente de terrain à la CIA, comme toi. Je travaille sous couverture depuis quatre ans, il a fallu que l’agence efface toutes traces de ma mission d’infiltration et de mon identité car ma couverture a été compromise il y a quelques années de ça. Je suis présentement la seconde du chef de l’organisation criminelle Kavinsky Industries, une compagnie de vente d’armes qui trempe dans des affaires criminelles internationales. Cet agent que tu as arrêté, Ramirez, il vendait des informations à l’organisation. Je devais m’assurer que ces informations ne tombent pas en de mauvaises mains, mais M. Kavinsky m’avait chargé d’aller récupérer directement la clé parce qu’il ne faisait pas confiance à Ramirez. Je suis donc allée à son hôtel, et je suis tombée sur toi, encore…

—    Qu’est-ce qui me dit que tu dis la vérité, lui dis-je, méfiante. Mon commandant dis que tu es disparue en mission et que ton affiliation actuelle est inconnue. Aucune information de l’agence ne me permet de dire si tu es du bon ou du mauvais côté présentement.

Elle me lança la clé USB, qui atterrit juste à côté de moi, sur la couette du lit. Je la ramassai, puis la glissa à nouveau dans le cadran de ma montre.

—    Si j’étais toi, je lui trouverais une meilleure cachette. Et puis parce que comme je t’ai dit, l’agence a fait disparaître tous les documents concernant cette mission parce que ma couverture était compromise, certaines taupes travaillent pour la CIA et nous vendent des infos, comme Ramirez, et la compagnie risquait tôt ou tard de découvrir que j’étais une agente infiltrée. Je n’ai qu’un seul contact à l’agence présentement, c’est le colonel Johnson. Tu peux vérifier si tu ne me crois toujours pas…

—    Et, pourquoi me redonnes-tu la clé USB?, lui rétorquai-je.

—    Parce que tu dois la ramener à l’agence. Je devais te la prendre parce que j’étais observée. Je suis toujours sous surveillance, certains ont des doutes quant à mon appartenance. Je dois faire preuve de loyauté envers eux si je veux garder leur confiance. J’ai fait un clone de la clé, mais j’ai mis un virus à l’intérieur à la place des données. En plus de griller leurs circuits informatiques et de fournir à nos analystes un accès à leurs données, je fais passer Ramirez pour un traître à l’organisation et je gagne leur confiance, tu vois… Ça faisait partie du plan, mais je n’avais pas été informée que tu devais toi aussi récupérer cette clé, j’ai dû improviser.

—    En m’embrassant?

—    Le métier d’espion est difficile, Rodriguez, glissa-t-elle suavement avec un clin d’œil.

—    C’est le moins qu’on puisse dire, lui répondis-je en lui lançant un regard clairement admirateur.

—    Tu as aimé?, me demanda-t-elle sans aucune gêne, un regard malicieux lancé vers moi.

Je m’empourprai, une réaction tout à fait inédite de ma part, étant habituée de cacher mes moindres émotions. Merde! Mais qu’est-ce qu’elle me faisait cette Williams… Mon rythme cardiaque s’accéléra lorsque je repensai à notre baiser, aux circonstances, c’était tellement sensuel, tellement interdit… Non! Je devais reprendre mes esprits. Je ne devais absolument pas me laisser déconcentrer par cette sublime agente.

—    Peu importe si j’ai aimé ou pas, Agent Williams. C’est contraire à l’éthique. On embrasse pas quelqu’un pour le déstabiliser, merde! Ce n’est pas du jeu.

—     Ne sois pas aussi coincée voyons, c’était amusant! On dit que la fin justifie les moyens, eh bien j’ai très bien réussi ce que je voulais accomplir. Bon, je dois te laisser. Parle au colonel Johnson, il t’expliquera. À bientôt, Rodriguez.

—    C’est ça. À bientôt Williams.

Elle partit en coup de vent, me laissant plantée là, pantelante, déstabilisée et franchement interrogative. Je devais immédiatement détruire la clé USB qu’elle m’avait remise. Je ne pouvais pas douter de son histoire, pourquoi m’aurait-elle remise la fameuse clé si elle n’était pas de notre côté. C’était un fait : l’agente Lexie Williams faisait partie de nos services et elle était sur une mission d’infiltration. Mon commandant serait certainement bien content de l’apprendre. Je devais d’ailleurs lui soumettre mon rapport de mission.

La nuit était tombée, Berlin s’était illuminée de centaines de lampadaires qui donnaient à la ville un somptueux éclat. Les bâtiments étaient mis en valeur par ce doux éclairage. Je marchai dans la ville, profitant de ma dernière nuit ici pour me rafraîchir l’esprit avant mon retour à Washington. J’avais fait mon rapport au commandant, il avait été fier du déroulement de ma mission, et la destruction de la clé USB était réglée. J’avais omis de lui parler de mon baiser avec Williams. Le commandant me rapatriait dès le matin à Washington, pour me donner un nouvel ordre de mission, et il avait laissé plané la possibilité de m’octroyer un grade de plus, en remerciement de mon excellent travail au sein de l’agence.

 J’avais beaucoup à penser. L’agent Williams trottait toujours dans mon esprit. Je ne pouvais pas l’avoir près de moi, elle était une nuisance à mon travail. Dès qu’elle était dans les parages, un courant électrique parcourait la pièce, l’air devenait brûlant, l’ambiance devenait sexuelle. J’avais une attirance indéniable pour elle, chose que je ne pouvais absolument pas me permettre. Je me devais d’être une agente exceptionnelle, sans attache, parfaite, et ça impliquait de ne pas développer de sentiments pour quiconque. Je ne pouvais faire confiance qu’à moi-même ; ça, la vie me l’avait appris à de nombreuses reprises.

C’était décidé, j’allais l’effacer de mon esprit et me concentrer à 100% sur mes prochaines missions. J’étais plus que prête pour une mission d’infiltration de plusieurs mois, voire années. Mon commandant m’avait promis une grosse mission à mon retour à Washington. J’avais espoir d’être envoyée très loin dans un pays étranger, loin de Williams, dans une mission périlleuse qui mettrait ma vie en danger. J’avais besoin de ce rush d’adrénaline pour rincer mon esprit des expériences des derniers jours. Williams avait été la seule depuis bien longtemps à me maîtriser dans un combat au corps à corps. À croire qu’elle avait été entraînée par mon père en personne…

Merde! C’était peut-être le cas. Du moins, ça expliquerait bien des choses. Comme le surnom qu’elle m’avait donné, et les paroles de mon père qu’elle m’avait glissées avant de partir lorsque nous étions dans la chambre de Ramirez… Ça expliquerait pourquoi j’avais l’impression qu’elle connaissait tous les coups que j’allais lancer avant même que je les exécute, et pourquoi aucune de nous deux n’avait réussi à vraiment prendre l’avantage lors de notre combat… J’aurais dû y penser. Maintenant, je devais absolument connaître la vérité, je devais lui poser la question, c’était impératif. Comment la retrouver sans mettre à mal sa couverture chez Kavinsky Industries?

Je m’arrêtai sur un pont piétonnier qui traversait un canal. Je regardai l’eau couler sous le pont, les yeux perdus dans le vide. L’eau faisait un bruit apaisant, calmant mon cerveau en ébullition. Mes idées se mettaient en place, je faisais le point sur tous les événements depuis mon arrivée à Berlin. Un passant s’arrêta près de moi, un vieillard. Il me demanda de son accent allemand parfait quel heure nous étions. Alors que mon regard se pencha vers ma montre pour lui donner l’information, je sentis une violente douleur à ma nuque, puis tous mes muscles s’engourdirent. Mes jambes flageolantes s’écrasèrent : j’allais percuter le sol. Un individu derrière moi me rattrapa par les aisselles, m’empêchant de m’étendre au sol. Le vieillard retira son masque, puis celui qui m’avait attrapé dans ma chute lui lança un teaser. C’était cette arme qui m’avait paralysé. L’homme devant moi me regardait d’un œil mauvais, puis se pencha pour me fouiller. Il retira mon arme de son fourreau, puis la lança à l’eau. J’allais le tuer! Personne ne faisait de mal à mon glock…

Celui derrière moi fourra un morceau de tissus ressemblant à une taie d’oreiller sur ma tête, puis je fus aveuglée. On me ligota les mains et on me balança sur les épaules d’un des deux hommes. J’avais beau essayer de me libérer, aucun de mes muscles ne semblaient vouloir collaborer, toujours paralysés par les violents courants électriques du teaser. La balade à dos d’épaule de gros bras fut de courte durée, ils me balancèrent à l’arrière d’un fourgon qui partit en trombe aussitôt nous trois à bord. Une grosse main vint relever le bout de tissus de mon visage, puis le premier molosse me pulvérisa au visage une brume malodorante. J’arrêtai de respirer, évitant d’inspirer cette substance par crainte qu’il s’agisse d’un poison. L’homme s’en rendit compte, il m’assena un violent coup de poing dans le ventre, me faisant perdre la respiration pour de bon. Après plusieurs efforts et toussotement, je réussis à prendre une bouffée d’air, accompagnée par une autre pulvérisation de sa brume de pacotille. Il n’était pas ici pour rigoler… Je sus aussitôt l’effet du gaz : j’avais beau lutter, mon esprit s’embrumait, mes yeux se fermaient… Je m’endormis en moins de temps qu’il faut pour dire au revoir…